Isabelle Lacourt (promo 1) ”Le jour où l’on considérera les déchets comme des ressources, on changera de paradigme”
Publié le 11 November 2022

A l’occasion de la semaine européenne de réduction des déchets (du 19 au 27 novembre 2022), Isabelle Lacourt, Sister promo 1, nous partage son analyse sur notre perception des déchets. Pour la fondatrice de LICH’N, entreprise qui propose des services clés en main pour éviter les déchets de la restauration événementielle avec utilisation de vaisselle compostable, il est évident qu’il faut favoriser les discussions multi acteurs et déconstruire notre rapport aux déchets en les considérant avant tout comme des ressources. Entretien éclairant…

En premier lieu, de quoi parle-t-on quand on évoque les déchets ?

Selon les pouvoirs publics nous produisons environ 342 millions de tonnes de déchets par an. Cela représente environ 5 tonnes par habitant·e en France si l’on prend en considération les déchets industriels et ceux de la construction. Environ 66% finissent en remblayage ou recyclage, 6% en valorisation énergétique et 28% sont éliminés (source : Déchets chiffres-clés L’essentiel 2021 publié par le gouvernement et l’ADEME). En prenant compte uniquement nos déchets ménagers, on tombe à un peu plus de 500 kg par an et par habitant·e. Si on considère les biodéchets, on en produit 46,3 millions de tonnes (hors agriculture et sylviculture) : rien que ce gisement pourrait être un formidable levier de la transition écologique à condition de le réintégrer dans notre cycle de consommation.

Le sujet des déchets est complexe à comprendre car il intègre beaucoup d’acteur·rices, des élu·es, des aménagements territoriaux importants. Par ailleurs, les déchets sont à l’intersection d’autres sujets (alimentation, protection des océans, pollution plastique…). Que faudrait-il selon toi pour que les déchets soient une priorité dans la transition écologique ?

Les déchets sont déjà une priorité pour beaucoup. On a maintenant à l’esprit la hiérarchie des déchets qui réglemente les modalités de gestion : prévention ; préparation en vue du réemploi ; recyclage et autre valorisation, notamment valorisation énergétique ; élimination. Sans remettre en question ces fondements, je pense qu’il faut les assouplir car ils constituent un carcan dogmatique qui peut devenir contreproductif. Les filières et le raisonnement en silo-spécialisation ne facilitent pas la transition écologique. Par exemple, nos déchets les plus quotidiens ont un tel niveau de sophistication (emballages multicouches, à tous les polymères plastiques qui les composent) et nos systèmes de valorisation par recyclage passent par la séparation des différents flux pour régénérer des matières premières que l’on puisse réutiliser. Aujourd’hui on simplifie les filières de tri pour faciliter la collecte, car il faut bien le dire, la recherche de la perfection en matière de communication sur les différentes catégories de flux est un voeu pieu.  Quitte à déplacer le problème du tri dans l’étape successive, là où on ne le voit plus, on continue « à cacher les miettes sous le tapis ».  

C’est parce que l’on changera notre regard sur les déchets, en admettant sans hypocrisie les faiblesses du système de consommation pris dans son ensemble, en favorisant les discussions multi acteurs et l’intelligence collective, qu’on pourra commencer ensemble à considérer les déchets comme des ressources. Dès lors, on cessera de jeter ce qui est utile ou a de la valeur parce qu’on a été capable de conceptualiser et d’intégrer dans nos savoir-faire cette utilité et cette valeur.

La déconstruction de notre pensée des déchets est indispensable. On dit souvent que la nature ne produit pas de déchets. Or bien sûr, la nature produit des tas de déchets, même au sens où nous l’entendons. Ne serait-ce que des cadavres d’êtres vivants par exemple. Mais dans ces processus, ces cadavres sont de la nourriture ou en tout cas des ressources précieuses pour d’autres formes de vie. Bien sur ce type de raisonnement donne des frissons de dégoût car un des gros problèmes quand on parle de déchets c’est qu’on se réfère à un tabou. Je pense qu’une grande difficulté pour résoudre simplement la question des déchets c’est qu’on est face à un tabou qu’on ne regarde pas en tant que tel. Voilà pour moi deux angles intéressants pour accélérer la transition écologique.

Selon toi, comment mobiliser les citoyen·nes sur les problématiques liées aux déchets ?

Déconstruisons ensemble cette notion de tabou, de rejet. Il y a plusieurs années j’ai assisté en Italie à une conférence très intéressante : elle présentait un projet de sensibilisation pour des lycéen·nes dans un quartier de Turin qui abritait la décharge publique. En Italie, le mot déchet se traduit littéralement par refus. Alors que les promoteurs de cette campagne de sensibilisation n’obtenaient que de l’indifférence vis-à-vis des jeunes sur la question déchets, ils ont commencé à les faire travailler sur la notion de refus dans un sens beaucoup plus large. Au final cela s’est traduit par un spectacle théâtral où les jeunes ont mis en scène leur mal être, leur sentiment d’être eux même « refusés » par le monde des adultes et ils ont accepté de travailler aussi sur les déchets (refus) de la société de consommation, comme une métaphore de leur propre réalité. Du coup, ils se sont sensibilisés tout seuls à la question et le spectacle a mobilisé beaucoup de jeunes et a été considéré comme une réussite justement en matière de sensibilisation efficace. Ça a marché pour moi aussi. J’étais jeune novice sur ces sujets. 20 ans après, je m’en souviens encore et ce souvenir me rend toujours autant enthousiaste.

 

Enquête de perception

Avec Lich’N tu t’es spécialisée dans le domaine de la restauration événementielle. Qu’est-ce que représente les déchets dans le domaine de la restauration privée et collective ?

Imaginez un trail de 1500 sportif·ves sur des parcours de plus d’une dizaine de points de ravitaillements, un repas à l’arrivée : cela fait entre 500 et 600 kg de déchets compostable dont la moitié environ de vaisselle. Maintenant imaginez le nombre de compétitions en tout genre qui se déroulent en France, imaginez les festivals culturels… imaginez également les parcs d’attractions : rien que sur le parc Leolandia en Italie recevant plus d’un million de visiteurs par an. Chaque année 30 tonnes de matières compostables sont collectées dans ce parc et successivement valorisées en compost. Ces gisements, des milliers de tonnes, sont énormes et encore mal exploités. Imaginez encore autre chose : les plantes poussent avec l’énergie du soleil et avec les minéraux du sol. Le soleil continue de briller tous les jours, mais les sols s’appauvrissent. Une des meilleures manières d’apporter les minéraux pour nourrir les végétaux est par voie biologique. Grâce aux micro-organismes symbiotiques qui se fixent sur les racines des plantes. Or les fertilisants chimiques mal dosés anéantissent la vie des sols. Voilà pourquoi il faut ramener la matière organique dans les sols grâce au compost. Les biodéchets urbains, dérivant en grande partie de notre alimentation, doivent retourner dans les champs et contribuer à nourrir les sols dans une logique de circularité. Encore et toujours une question de bon sens !

Peux-tu nous expliquer la solution que tu proposes à tes client·es ? Et qui sont ces client·es ?

Lich’N est une entreprise à impact de l’économie sociale et solidaire qui vend de la vaisselle compostable et propose un service clés en main pour éviter les déchets de la restauration événementielle et/ou nomade, grâce à la production de compost. Par exemple, sur Marseille, nous travaillons avec des entreprises comme Valwast ou des événements comme Urban Elements. L’objectif est de ramener au sol des fertilisants de qualité : en l’occurrence du compost, pour contribuer à l’économie circulaire en soutien aux filières alimentaires locales et aussi au retour du carbone dans les sols. Nous nous adressons essentiellement à la restauration événementielle et/ou nomade avec une offre en trois temps pour réduire les déchets de la restauration : “Tournez le dos aux déchets” : travailler en amont sur toutes les modalités pour minimiser les sources de déchets pour la restauration. “L’action par l’exemple” : avec les prestations de logistique sur place et suivi du tri, de mise à disposition de poubelles recyclables, de signalétique et communication, de transport et valorisation des matières compostables et de quantification des matières compostables valorisées. “L’expérience dans l’expérience” : nous formons vos équipes pour le bon déroulement du tri et nous organisons aussi des ateliers de sensibilisation pour tout type de public.

Travailler dans le secteur événementiel est particulièrement intéressant pour sensibiliser le public. Les gens sont généralement détendus, donc potentiellement ouvert à des messages qui vont les toucher et les séduire. Et vous pouvez rencontrer des personnes très diversifiées en termes d’âges, conditions sociales et centres d’intérêt. La cible de Lich’N ? Toutes les personnes qui aujourd’hui ont conscience des enjeux environnementaux mais qui se sentent encore impuissantes ou bien pas assez informées et compétentes pour agir: en simplifiant le geste de tri et en montrant son impact on leur montre qu’ils contribuer très facilement!.

L’expression veut que le meilleur déchet c’est celui qu’on ne produit pas. Or avec ta vaisselle, le déchet devient du compostage. Peux-tu nous expliquer ce cercle vertueux ?

La vaisselle compostable n’est certes pas une panacée. Aujourd’hui j’estime que c’est une des meilleures solutions immédiatement accessibles, pour éviter la production de déchets là où la vaisselle à usage unique s’impose, mais à une condition : lui ouvrir les portes des filières de compostage. Or depuis mars 2022, la législation française entrave le tri de la vaisselle compostable avec les biodéchets. Aujourd’hui Lich’N a valorisé près de 3 tonnes de vaisselle dans les systèmes de compostage les plus diversifiés, partout là où on nous a ouvert les portes pour effectuer des tests. J’ai également testé des centaines de contenants en compostage domestique. Pourtant je continue à entendre dire que la vaisselle compostable n’est pas compostable alors que la plupart des gens, même les mieux informés et intentionnés, continuent d’amalgamer et confondre les termes écologique, biodégradable et compostable. Au niveau du tri, notre vaisselle a un avantage incontestable puisque tout ce qui a trait au repas part dans la même poubelle. Les usager·es n’ont plus qu’à séparer leurs propres déchets (dont ils doivent se sentir responsables) et des emballages qui sont généralement bien recyclés comme les bouteilles et les canettes. Quant au compostage de qualité, même professionnel, il se fait grâce au travail des micro organismes, par des mécanismes copiés de la nature qui produit l’humus et il aboutit à une ressource précieuse pour nourrir les sols et par conséquent les végétaux, on produit donc une ressource utile qui n’a plus rien à voir avec un déchet.

Pour aller plus loin :

Fanny Darbois (promo 3) “Sans transition alimentaire, pas de transition écologique” – lire l’interview

Laura Touzot (promo 2) : “Les enfants nous apprennent vers quel chemin tendre pour inventer un monde durable” – lire l’interview

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