Anja Stoll (Sister promo 3) ”Sans décarbonation des TPE/PME, la transition écologique ne se fera pas”
Publié le 12 December 2022

La décarbonation est une notion plus complexe à comprendre qu’il n’y paraît. Souvent associée aux enjeux climat auxquels font face les grandes entreprises, elle est pourtant une réalité pour toutes les organisations et tout le tissu économique. Pour Anja Stoll, Sister de la promo 3 et experte sur le sujet de la décarbonation, les TPE/PME – bien que disposant de ressources limitées – ont un rôle incontournable dans la transition écologique. Décryptage d’un sujet d’actualité passionnant…

Un terme revient régulièrement dans les débats : la décarbonation. Peux-tu nous préciser de quoi il s’agit ? 

Lorsqu’on entend « décarbonation » on pense facilement à une sorte de grand méchant loup, le carbone, qu’il faut éliminer. Mais le carbone, c’est notre base à tous. Tout le vivant est composé de carbone, sans lui la vie sur terre n’existerait pas. Le carbone a créé, avec les autres composants chimiques sur terre, un équilibre fascinant qui a permis à la vie d’éclore. Tout est lié au carbone, tout est là grâce à lui, dans un équilibre subtil et assez stable. Jusqu’à ce que l’homme ait commencé à brûler massivement du carbone sous forme de charbon il y a 200 ans. C’est à ce moment-là que l’équilibre carbone sur la planète a commencé à être artificiellement modifié.

L’incroyable progrès que l’humanité connaît depuis 200 ans est basé sur la combustion d’énergies fossiles, donc une transformation de carbone fossile en CO2. Sur terre, rien ne se perd, tout se transforme. Ce CO2 ne disparaît donc pas, il s’accumule dans l’atmosphère et dans les océans. Cette accumulation qui va largement au-delà des mécanismes naturels cause ce que l’on appelle le dérèglement climatique. Donc l’enjeu n’est pas de supprimer le carbone, mais d’arrêter d’en propulser dans l’air et de le retourner au plus vite et massivement dans le sol. 

Dans un contexte économique, le concept de « décarbonation » est souvent abordé de deux manières. Certains l’utilisent pour désigner la transition énergétique vers le renouvelable et nucléaire, les énergies dites « décarbonées ». Puis le terme est également utilisé pour décrire la stratégie climat d’une entreprise, c’est-à-dire la restructuration de son activité afin d’émettre moins de gaz à effets de serre (dont du CO2), voire plus du tout. C’est sur ce domaine que j’interviens. Concrètement la décarbonation d’une entreprise passe par la mesure de ses émissions (souvent sous forme d’un bilan carbone), l’identification de ses gros postes d’émission (les parties de son activité qui émettent le plus) et d’un plan d’action ambitieux pour baisser ces émissions (on parle de réduction d’émissions).  Cette transformation de l’entreprise et de son activité permet de garder voire améliorer sa rentabilité et son impact positif à long terme, gérer ses risques et augmenter sa résilience face aux nombreuses mutations qui vont s’opérer.

Le sujet de la décarbonation concerne tous les secteurs de l’activité économique ? Selon toi, y a-t-il des secteurs plus concernés (énergie, alimentation etc…)

Oui, tous les secteurs d’activité économique sont concernés. Le modèle même de notre économie, de notre création de richesse, a été construit sur l’exploitation de l’énergie fossile. C’est donc un vaste défi de changer la structure même de notre économie. Remplacer l’énergie fossile avec de l’énergie renouvelable tout en gardant le même système, le même rythme, la même mondialisation, les mêmes modes de production et de consommation, cela ne marchera pas. Et ce n’est pas mon avis, ce sont les scientifiques du GIEC qui le disent.

Les secteurs les plus émetteurs en France sont les industries lourdes (type ciment, aluminium, chimie). Les 50 sites industriels français les plus émetteurs de GES sont responsables de 10% de toutes les émissions en France. Si cette analyse peut facilement donner l’impression de désigner les coupables, c’est plutôt l’arbre qui cache la forêt. Au-delà de leur empreinte propre, que produisent ces sites ? Par exemple de l’engrais chimique, qui pourrait être remplacé par des solutions naturelles si une profonde restructuration du monde agricole se mettait en place. L’agriculture intensive, les engrais et la déforestation liée sont responsables d’un quart des émissions de GES dans le monde. Ce n’est pas uniquement la production qui émet les gaz à effet de serre, c’est avant tout ce qui est produit, d’où provient la matière première et comment le produit ou service est utilisé.

Quelles activités des Français·es émettent le plus de GES ?

Ce sont les bâtiments et le transport, pour presque la moitié des émissions d’un·e Français·e moyen·ne. Il est donc important et urgent de se concentrer sur la rénovation énergétique et la refonte des modèles de mobilité personnelle et professionnelle. A côté de ça, le système financier a un énorme rôle à jouer. Leur pouvoir et responsabilité dans la transition reste souvent dans l’ombre. Car ce sont les services financiers, à travers leurs crédits et investissements, qui permettent à l’économie de se développer et se transformer. C’est donc un immense levier de pouvoir. Les financeurs sont en première ligne pour tenir les engagements d’un réchauffement limité à 2 degrés, et ce à travers leurs choix de financements et investissements. Se désengager des énergies fossiles, accompagner leurs clients dans la transition, faire des choix d’investissement audacieux sont autant de leviers d’un financeur pour accompagner la transition.

Pour mesurer la décarbonation, on prend parfois les outils du bilan carbone et de l’empreinte carbone. Quelles différences entre les deux ? 

L’empreinte carbone est la photo à un instant T des émissions de gaz à effet de serre d’une activité ou d’un produit, sur un périmètre défini. Cette empreinte peut être calculée de manière très resserrée sur l’empreinte générée par l’activité directe (on appelle cela scope 1 et 2) ou de manière élargie en prenant en compte tout ce qui a été nécessaire en amont et en aval pour ce produit ou cette activité. C’est ce que l’on appelle le scope 3, et il contient entre 70 et 90% des émissions d’une activité. Par exemple, l’empreinte carbone d’une voiture sur un scope 1 et 2 ne regarderait que sa consommation pendant son usage, ce qui représente moins de 10% de sa réelle empreinte si on prend en compte tout son processus de production et fin de vie (scope 3). Ce phénomène est par ailleurs beaucoup plus significatif sur les voitures électriques, d’où le fait que l’envolée vers le tout électrique en SUV est une très mauvaise idée. Mieux vaut garder une petite voiture à essence le plus longtemps possible que de changer vers une nouvelle SUV électrique d’un point de vue écologique global. 

Enquête de perception

Quant au bilan carbone ®, c’est une méthode développée par l’ADEME qui certifie le calcul d’une empreinte carbone. C’est donc encadré, souvent appuyé par des logiciels et des consultants, et le résultat est valable 3 ans. Aujourd’hui la législation oblige toute entreprise de plus de 500 salarié·es et toute collectivité de plus de 50000 habitants à faire un bilan carbone scope 1 et 2 minimum et de le publier sur le site de l’ADEME. C’est une avancée, certes maigre (car la mesure de l’immense scope 3 n’est toujours pas obligatoire), mais elle a le mérite de mettre les entreprises en mouvement. Beaucoup d’entreprises font le choix, y compris volontairement et au-delà de l’obligation légale, d’analyser leur empreinte pour des raisons de reporting auprès de leurs clients, financeurs, pour des raisons d’image et d’ “employer branding”.

La décarbonation est un sujet qui s’ adresse à toutes les entreprises. Les plus grandes entreprises comme les plus petites… Quelle est ton analyse sur l’implication des TPE/ PME justement sur ces sujets ? 

Les TPE/PME (très petites entreprises et petites et moyennes entreprises) représentent 95% du tissu économique de la France. Sans elles, la transition nécessaire ne se fera pas. Or, ces entreprises se retrouvent souvent seules face aux injonctions d’une transformation nécessaire, parfois rendue obligatoire par leurs clients ou partenaires financiers. Peu d’outils d’accompagnement sont capables de s’adresser à l’hétérogénéité de ce tissu économique, à leurs urgences, leur vulnérabilité, leurs enjeux. Dans ces entreprises, il y a peu de temps et de moyens pour engager des chargés de mission RSE ou des consultants. Souvent le sujet est une deuxième voire une troisième casquette d’un·e DAF, Directeur·rice Marketing ou dirigeant·e. Si la volonté d’évoluer est là, il y a souvent un manque de connaissance des leviers. Plus globalement, on remarque aussi une solitude de la personne en charge de ces sujets, face à l’énormité des enjeux. Les TPE/PME ont besoin d’accompagnement simple, concret, tangible et surtout d’une « colle humaine » qui les lie avec leurs pairs, par secteur ou par métier. Ensemble, ils iront plus vite et plus loin, de manière ciblée sur leur secteur d’activité.

Peux-tu nous parler de ton activité qui est justement centrée sur la décarbonation des PME ? Et à quels clients tu t’adresses actuellement ? 

Je mentionnais l’immense hétérogénéité du tissu économique des TPE / PME, leur solitude face au challenge, d’où cette question « par où commencer » ? Très souvent ce sont les contraintes qui les font avancer / évoluer. Par exemple un gros client qui leur demande une analyse d’impact (environnement, social, gouvernance) ou un appel d’offre qui exige une analyse de l’empreinte carbone. Pour sortir de cette logique opportuniste voire réactive, j’ai développé avec 2 autres entreprises une solution simple qui cible les TPE / PME à travers un de  leurs plus gros partenaires : leur banquier. La solution vient d’un constat à plusieurs niveaux : la banque d’affaires a besoin de démontrer l’impact de son portefeuille de clients (son scope 3) et a donc un réel intérêt à les accompagner pour s’améliorer. En même temps c’est la banque qui finance la transition des TPE/PME, le faire de manière éclairée auprès de clients qui ont analysé leurs impacts rend ces investissements / prêts plus sûrs et impactants. Puis, les chargé·es d‘affaires doivent monter en compétence sur le sujet pour accompagner efficacement les clients. 

De l’autre côté, la TPE/PME se voit contrainte de mesurer son impact ESG, par ses clients, par ses partenaires, pour des appels d’offres… Se voir proposer par sa banque un programme qui permet à la fois d’analyser ses impacts et de grandir sur le sujet est bénéfique à de multiples niveaux : accompagnement financier de la transition facilité, éléments de réponse pour ses clients et parties prenantes, montée en compétence et une meilleure capacité à prendre des décisions stratégiques face aux mutations qui s’opèrent. 

Concrètement nous proposons un outil d’analyse et de pilotage d’impact adossé à un programme de formation et d’animation que la banque déploie auprès de ses clients TPE/PME. L’outil  s’adapte à chaque entreprise (secteur, taille, …), lui permet de s’évaluer et d’évoluer au plus près de ses enjeux. En même temps, la banque dispose d’un regard global sur l’impact de son portefeuille, son évolution, ce qui facilite son propre reporting ainsi que ses prises de décision. 

Le programme de formation et d’animation (la « Impact Academy ») sensibilise les TPE/PME et leurs chargé·es d’affaires de la banque aux grands enjeux. A travers des moments d’inspiration, des jeux, des ateliers d’intelligence collective, les TPE/PME apprennent l’une de l’autre, montent en compétence sur des sujets pertinents pour elles et créent un lien de confiance avec leur banquier. Pour les entreprises qui souhaitent aller plus loin (ou qui en ont l’obligation légale) l’offre propose un accompagnement au bilan carbone et plan d’action climat, cofinancé par la BPI dans le cadre de leur programme national « decarbon’action »

Où es-tu rendue dans le développement de ton projet au sein de l’incubateur Earthship Sisters ?

L’offre mentionnée précédemment est prête pour son lancement sur le marché. Une première collaboration avec un client est amorcée, d’autres seront prochainement annoncées. En parallèle, je vis une vraie vie de slasheuse et cumule d’autres activités, toujours avec cette même ambition : ralentir le changement climatique. J’enseigne le module “Bilan Carbone” à l’école de biologie industrielle à Cergy, anime des Fresques du Climat et je travaille sur un projet de séquestration massive du carbone dans le sol à travers les filières de compostage avec Isabelle Lacourt, fondatrice de Lich’N et Sister de la promo 1. 

 

Pour en savoir plus :

Sur le programme des Sisters – lire 

Pour vous jeter à l’eau et intégrer la promo 4 – lire

Pour se connecter avec Anja

Photo Emma Martin-Laval 

 

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